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Édito du Journal de l’alpha 227

Face à l’emploi

Édito du Journal de l’alpha 227 : Face à l’emploi.

Par Sylvie Pinchart, directrice,
Lire et Écrire Communauté française.

En Fédération Wallonie-Bruxelles l’alphabétisation des adultes est née dans le monde du travail, à partir d’initiatives associatives locales – que nous appellerions aujourd’hui citoyennes – à destination des travailleurs immigrés pas ou peu scolarisés dans leur pays d’origine. Rapidement les organisations syndicales ont joué un rôle structurant, attachées à permettre à chaque travailleur de s’« alphabétiser » afin d’améliorer leur situation et de s’inscrire dans le vaste mouvement de conquête des droits sociaux, économiques, politiques et culturels. Dans les décennies qui suivront, l’alphabétisation va profondément se transformer. Il s’agira toujours d’alphabétisation des travailleurs et de travailleuses mais de plus en plus souvent sans emploi. Les questions centrales portent sur la reconversion, le reclassement professionnel et l’insertion socio­professionnelle dans un marché de l’emploi de plus en plus restreint, fluctuant et exigeant. S’y croiseront les combats pour l’égalité des femmes et des hommes, pour la réduction des inégalités, contre la pauvreté et pour le droit de vivre dignement, contre le racisme et l’antisémitisme… Nous parlons alors aussi d’action socioculturelle, de citoyenneté, de cohésion sociale et de réaffiliation sociale. Viendront ensuite les politiques de l’État social actif [1]… et l’alphabétisation, comme d’autres initiatives de formation des adultes, se verra assigner de nouveaux rôles de contrôle et de régulation du marché de l’emploi dont elle ne veut pas [2].

Lire et Écrire est à l’image de ces multiples évolutions, gardant la ligne de mire que l’alphabétisation est au service des personnes engagées en formation dans ce qu’elles souhaitent réaliser, une ressource pour ouvrir des espaces de participation pleine et entière à la vie sociale et citoyenne et s’inscrire dans un mouvement plus large de changement social pour plus d’égalité.

Ce très bref regard dans le rétroviseur [3] permet de voir d’où nous venons et à partir de quelles expériences et exigences collectives nous posons un regard sur l’emploi, aujourd’hui. C’est un « aujourd’hui » très particulier et incertain, où les enjeux climatiques et les inégalités sociales grandissantes questionnent les institutions politiques et économiques. C’est un moment où le travail, l’emploi et les solidarités sociales organisées à partir du salariat sont requestionnées. Dans ce Journal de l’alpha, une contribution d’Éric Buyssens qui soutient l’alphabétisation et accompagne Lire et Écrire depuis de nombreuses années, actualise les enjeux syndicaux liés à l’alphabétisation à partir du regard de la FGTB de Bruxelles. D’autres contributions encore portent une analyse sur les politiques publiques socioéconomiques à Bruxelles, de formation au niveau européen et d’accompagnement des demandeurs d’emploi en Région wallonne.

Comme souvent, ces analyses sont porteuses de pistes d’actions. Des outils pour réfléchir l’emploi autrement, des pistes de réponses plus pérennes pour les personnes de plus en plus déclassées par le marché de l’emploi : la revalorisation des emplois si essentiels du care, la création d’emplois… et même un « donut » comme inspiration pour mettre en œuvre la double exigence sociale et écologique.

L’accès à une formation qualifiante, le maintien dans l’emploi, l’accès à l’emploi salarié ou à un meilleur emploi sont des ressorts importants des demandes d’entrée en formation et des parcours d’alphabétisation comme l’expose Clémence Plumier dans son article.

Pour Lire et Écrire à la fois le travail – en tant qu’activité « productive » et l’emploi – en tant que forme contractuelle et salariée – sont centraux. Lire et Écrire est entre autres un acteur d’insertion socio­professionnelle, au travers des CISP en Région wallonne et du Service Alpha Emploi de Bruxelles.

La dégradation des conditions d’emploi pour les personnes faiblement scolarisées dont les qualifications sont peu reconnues (contrats précaires, formes atypiques de travail, travailleurs pauvres…) et l’injonction de l’État social actif au « tout à l’emploi » mettent cependant le travail de terrain et nos organisations « sous tensions ». L’équipe du Service Alpha Emploi de Lire et Écrire Bruxelles en dresse le constat à partir de leurs pratiques d’accompagnement à l’emploi. Lire et Écrire Luxembourg développe, quant à elle, sur son territoire des dispositifs partenariaux qui lient alphabétisation et formations professionnelles. Elle met en évidence à la fois les difficultés et les leviers d’action pour rencontrer les demandes de qualifications professionnelles des personnes en situation d’illettrisme.

Nos associations d’alphabétisation sont loin d’être les seules « sous tensions » et des organisations publiques en charge de l’accompagnement à l’emploi s’interrogent de plus en plus sur leurs capacités à rencontrer les populations qui sont les plus éloignées de l’emploi. L’article de Cécilia Locmant met en évidence que l’organisation d’un « hackaton » a suscité l’innovation d’un lieu de vie type HoReCa, davantage en adéquation avec les besoins des chercheurs d’emploi de Neder-Over-Heembeek. C’est aussi dans cette dynamique nouvelle et pensée avec les habitants du territoire que s’inscrit le projet décrit dans l’article La cité sans chômeur·se·s ?.

L’accès à l’emploi, à la formation, à l’accompagnement socio­professionnel pour les personnes faiblement scolarisées nécessite de mener en parallèle les combats pour la qualité de ces emplois. C’est le sens premier de l’action syndicale. Face aux défis sociaux, climatiques et aux basculements de l’économie digitale, l’action d’éducation permanente – en tant que processus culturel et démocratique de compréhension, d’analyse critique et d’actions individuelles et collectives pour la dignité de chacun et le changement social pour plus d’égalité – est essentiel.


[2Pour une analyse plus détaillée des articulations entre les politiques publiques économiques et la formation des adultes, voir l’étude : Louise Culot, L’apprentissage tout au long de la vie, émergence d’un « mantra politique », une analyse de la politique européenne d’éducation des adultes peu diplômés, Lire et Écrire Communauté française, 54 p.

[3Voir le Journal de l’alpha no 90 : 30 ans d’alpha, septembre 2013.

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