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Du temps où l’émancipation s’écrivait en majuscules

Un héritage pour l’alphabétisation populaire

Depuis sa création, le mouvement ouvrier a comme but ultime l’émancipation des travailleurs, une ambition qui se manifeste, aujourd’hui encore, dans le secteur de l’alphabétisation des adultes…

Si l’article qui suit tisse ce lien à travers le temps, évoque cette filiation, ce n’est pas pour imposer une définition de l’émancipation. Il ne s’agit pas non plus de décrire le positionnement de Lire et Écrire Bruxelles à ce sujet. L’intérêt de se concentrer sur une approche particulière du concept, qui envisage de détruire les rapports de domination liés au capitalisme, réside dans le fait que les personnes analphabètes peuvent ainsi s’emparer d’une expérience collective qui a démontré sa capacité à transformer en profondeur la société.

Daniel Flinker,
Lire et Écrire Bruxelles.

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Un article du Journal de l’alpha 220 : Émancipation.

Comme le rappelle cet article, l’émancipation a été au cœur du combat ouvrier dès son origine. Et preuve de la vitalité du concept, l’un des principaux objectifs des opérateurs d’alphabétisation demeure, aujourd’hui, l’émancipation de leur public. Ainsi, Lire et Écrire (LEE) – un acteur majeur de ce secteur en Fédération Wallonie-Bruxelles, dont l’ancrage se situe dans les mouvements ouvriers socialiste et chrétien – affiche sa volonté de développer l’alphabétisation dans une perspective d’émancipation et de participation des personnes et de changement social vers plus d’égalité [1].

À propos de l’émancipation

Bien qu’il existe différentes manières (parfois contradictoires) de définir le concept [2], il semble néanmoins possible de dire que l’émancipation consiste à se défaire des contraintes sociales qui dominent, qui asservissent l’Homme [3]. Cette définition conduit à formuler deux précisions importantes.

Premièrement, il convient d’ajouter que prôner l’émancipation en soi ne suffit pas car tout le monde n’appréhende pas « l’asservissement » de façon identique. À la question « qu’est-ce qui entrave, assujettit, domine les hommes ? », la réponse variera en fonction des valeurs de chacun. Ainsi, certains considèrent que la religion les libère quand d’autres y voient une forme d’obscurantisme. En fait, pour être en mesure de saisir le sens donné au terme « émancipation », il parait indispensable de préciser le cadre politique concret au sein duquel il est envisagé. Par exemple, l’émancipation des apprenants de Lire et Écrire est réfléchie à partir de sa charte, qui stipule que l’association d’alphabétisation promeut l’action collective et la solidarité aux fins d’atteindre l’égalité et la démocratie.

Deuxièmement, il faut garder à l’esprit qu’il existe deux démarches complémentaires à articuler pour s’émanciper. D’abord, s’émanciper suppose une prise de conscience des rapports de domination, des normes qui brident les individus. Pour cerner l’attitude intellectuelle à adopter pour ce faire, il peut être utile de se rappeler l’image employée par Bertold Brecht. Le dramaturge allemand s’étonne ainsi du fait que l’on parle toujours de la violence du torrent qui déborde mais jamais des rives qui l’enserrent [4]. Pour comprendre les choses, il est donc nécessaire de changer le regard qui est habituellement posé sur le monde, de repenser les catégories assignant les individus à un certain rôle, une place, une fonction, un statut social [5]. Ensuite, seconde démarche à accomplir, l’émancipation impose une transgression, une action pour se dégager des contraintes sociales, pour s’en affranchir car, comme le suggère Karl Marx, il ne suffit pas de comprendre le monde, il faut le transformer [6].

Dans toute émancipation s’opère donc un changement. Reste à déterminer de quelle transformation on parle en la matière.

L’émancipation en lettres capitales

Force est de constater que dans la seconde moitié du 19e siècle, au moment où le mouvement ouvrier se structure nationalement et internationalement, le concept d’émancipation nous astreint à l’objectif d’un changement radical de nos sociétés [7]. Cette perspective [8] entre en résonance avec la définition que Marx donne à l’émancipation. Le philosophe allemand la voit, en effet, comme l’action de vouloir renverser toutes les conditions au sein desquelles l’humain est un être diminué, asservi, abandonné, méprisé [9] et la pense à travers la principale activité moderne, structurant les sociétés modernes et l’identité sociale des individus qui les composent : le travail [10].

Signe de l’importance du concept, l’idée selon laquelle l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes constitue la devise de la Première Internationale, l’Association internationale des Travailleurs (AIT), fondée en 1864. On retrouve également cette formule au quatrième point de la Charte de Quaregnon, datant de 1894, le manifeste du Parti ouvrier belge (POB), l’ancêtre du Parti socialiste.

Pour interpréter cette maxime, il peut être opportun de parcourir les statuts de l’AIT et la déclaration de principes du POB. On y explique que les opprimés ne doivent compter que sur leurs propres forces pour briser leurs chaines et qu’ils n’ont, en particulier, rien à attendre de la classe bourgeoise, des capitalistes qui les oppressent. Pour autant, énonce l’AIT, la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière (…) est une lutte (…) pour l’abolition de toute domination de classe. Cette transformation, confirme le POB, ne sera pas seulement favorable au prolétariat, mais à l’humanité tout entière.

La lecture de ces deux textes fondamentaux permet, en outre, de détailler la manière dont ces grandes organisations ouvrières appréhendent l’émancipation qu’elles appellent de leurs vœux. Selon les membres de la Première Internationale par exemple, l’assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens du travail (…) est la cause première de la servitude dans toutes ses formes (…) ; par conséquent, l’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but (…) [et] l’émancipation du travail [11] (…) embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne. Dans la même optique, Marx, qui prône cette émancipation complète et universelle, enjoint aux prolétaires de se mobiliser de la manière suivante : Au lieu du mot d’ordre conservateur : “Un salaire équitable pour une journée de travail équitable”, ils doivent inscrire sur leurs drapeaux le mot d’ordre révolutionnaire : “Abolition du salariat”. [12]

En clair, il faut être conscient que les salariés sont contraints, comme le souligne le POB, d’abandonner une part de leur produit à la classe possédante. Pour parvenir à leur émancipation avec un grand « é », ils se trouvent donc dans l’obligation de dépasser leur condition en mettant fin à l’exploitation de l’Homme par l’Homme, à la confiscation par des particuliers d’une partie de la richesse produite collectivement, à l’extorsion de la plus-value (telle que Marx la définit). En d’autres mots, mettre un terme à l’exploitation capitaliste constitue la manière définitive, pour les producteurs, de s’émanciper, de se libérer du travail qui aliène, de faire en sorte que rien de ce qu’ils produisent ne leur soit enlevé.

Pour le formuler brièvement : à l’orée du 20e siècle [13], une partie du mouvement ouvrier est traversé par la conviction que son émancipation passera par une sortie du capitalisme.

L’émancipation des personnes analphabètes

Dans la société actuelle, parmi les plus faibles, les plus vulnérables, les plus dominés se trouvent les personnes n’ayant pas acquis les savoirs de base. C’est cette réalité que rappelle la charte de Lire et Écrire lorsqu’elle expose qu’il existe un lien entre analphabétisme et classes sociales exploitées [14]. Il est donc légitime de se demander si le salut de cette frange particulière du monde du travail n’est pas également à chercher dans la manière dont était envisagée l’émancipation aux premiers temps du mouvement ouvrier.

À ce propos, il n’est pas inutile de rappeler, comme a pu le constater le sociologue Pierre Bourdieu, que l’enseignement reproduit les (inégalités de) classes (sociales), qu’il existe un écart entre la fonction déclarée de l’école (assurer l’égalisation démocratique des chances de mobilité en réduisant l’impact des inégalités sociales) et ce que l’école réalise effectivement (une reproduction presque à l’identique des inégalités sociales de départ) [15]. Dans ces circonstances, le moyen le plus sûr de résoudre les difficultés en lecture et en écriture d’une part non négligeable de la population ne passe-t-il pas par un changement dans les rapports de production à l’origine des classes sociales actuelles ? En effet, d’après les raisonnements évoqués précédemment, seule une société débarrassée de la classe dominante (les capitalistes), un système où les travailleurs détiennent le pouvoir, peut proposer un enseignement au service de ces derniers. Pour illustrer cette idée, on peut par exemple se souvenir que la Belgique se classe parmi les pays champions du monde de l’enseignement inégalitaire [16], alors que Cuba dispose d’un des meilleurs systèmes éducatifs en termes de qualité et d’accès [17].

Quoi qu’il en soit, la version de l’émancipation présentée dans cet article, qui exige que les dominés sortent des carcans imposés par les dominants, semble avoir toute sa pertinence en alphabétisation populaire [q] si l’on en croit Paulo Freire, auquel aime toujours se référer Lire et Écrire. La pédagogie des opprimés (…) est la pédagogie des hommes engagés dans la lutte pour leur libération [18], explique le pédagogue brésilien. Les opprimés qui projettent en eux “l’ombre” des oppresseurs et suivent leurs normes, craignent la liberté dans la mesure où celle-ci, supposant l’expulsion de cette ombre, exigerait d’eux qu’ils “remplissent” le “vide” laissé par cette expulsion, avec un autre “contenu”, celui de leur autonomie. Celui de leur responsabilité sans laquelle ils ne seraient pas libres. Car la liberté est une conquête, non une donation, et elle exige un effort permanent. (…) Ainsi s’impose la nécessité de dépasser la situation d’oppression. [19]

L’émancipation sociale en héritage

Prendre conscience et se libérer collectivement des normes en vigueur, édictées par les dominants, tant au niveau des moyens usités que des fins poursuivies… Aujourd’hui encore, le concept d’émancipation occupe une place centrale dans les visées des opérateurs d’alphabétisation en Belgique francophone. En témoigne le cadre de référence de Lire et Écrire qui explique que pour atteindre ses finalités d’émancipation (…), l’alphabétisation populaire utilise des pédagogies que l’on qualifie d’émancipatrice, de libératrice, de conscientisante, de critique [20]. L’approche conscientisante en alpha y est alors définie comme suit : Lire, écrire, calculer en lien avec le contexte culturel, social et politique pour transformer les inégalités sociales, causes de l’analphabétisme. Cette approche militante relie l’alphabétisation à l’émancipation et au changement social. [21]

Fort de ses expériences passées, le mouvement ouvrier a certes pu faire évoluer sa définition du concept au fil du temps. Pour autant, l’émancipation avec un grand « é » fait partie de l’héritage qu’il a transmis au secteur de l’alphabétisation et demeure une source d’inspiration pour une association telle que Lire et Écrire, où on (s’)alphabétise pour participer à la transformation des rapports sociaux, économiques, politiques et culturels [22].


[2Depuis des siècles, des philosophes, des sociologues, des politologues… se sont fait une spécialité de réfléchir au concept d’« émancipation ». Je suis donc bien conscient des limites de mon travail. Dans les lignes qui suivent, je me base sur des lectures éparses pour proposer « une » (et non « la ») définition de « l’émancipation » et pour formuler deux remarques que celle-ci m’inspire. Assurément, bien d’autres commentaires pourraient être réalisés en la matière, par exemple sur la manière de traiter l’articulation complexe entre l’individu et le collectif. J’ai décidé de ne pas m’aventurer explicitement dans cette discussion. Néanmoins, si de nombreux auteurs insistent sur les transformations personnelles nécessaires à toute émancipation collective, dans cet article, je mets plutôt l’accent, d’une façon forcément ramassée, sur l’importance de l’émancipation sociale pour atteindre l’émancipation individuelle.

[3Pour lever toute ambigüité, il est utile d’indiquer que l’émancipation ne consiste bien évidemment pas à s’extraire de toute relation sociale. La déprise opère sur les liens de domination. (Federico Tarragoni, L’émancipation dans la pensée sociologique : un point aveugle ?, in Revue du MAUSS, no 48, 2016/2, pp. 117-134.)

[4Voir, par exemple, Sur la violence, Bertold Brecht

[5Federico Tarragoni, op. cit.

[7Alain Caillé, Philippe Chanial, Federico Tarragoni, S’émanciper, oui, mais de quoi ?, in Revue du MAUSS, no 48, 2016/2, pp. 5-28.

[8Je me limiterai ici à décrire sommairement certains aspects de la manière dont des défenseurs des travailleurs appréhendaient l’émancipation au 19e siècle. Par cette référence historique, j’essayerai de mettre en évidence une façon spécifique d’imaginer l’émancipation. J’estime ce parti pris pertinent tant le concept d’émancipation me semble extensible, a tendance à recouvrir – selon la manière dont il est défini – des réalités des plus variées. Ainsi, la « simple » entrée en formation d’une personne en difficulté avec la lecture et l’écriture peut être perçue comme une forme d’émancipation. Or, si les « petites » victoires ne doivent jamais être sous-estimées ou dénigrées, il est essentiel, selon moi, que le secteur de l’alphabétisation conserve des objectifs très ambitieux en matière de transformation sociale et de lutte contre les inégalités. C’est justement ce que permet, à mon sens, la façon dont l’émancipation est pensée ci-après.

[9Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843. Cité par : Julien Chanet, L’émancipation comme projet politique, novembre 2016.

[10Federico Tarragoni, op. cit.

[11Comme il sera précisé dans la suite de ce point, il ne s’agit pas, bien sûr, de ne plus faire, créer, produire… mais bien de se libérer du travail salarié.

[12Karl Marx, Salaire, prix et profit, 1865, p. 31.

[13Aujourd’hui encore, la déclaration de principe de la FGTB, le syndicat socialiste belge, intègre l’essentiel des raisonnements qui viennent d’être synthétisés. Son premier point est particulièrement explicite à cet égard : Émanation directe des forces laborieuses organisées, la FGTB proclame que l’idéal syndicaliste, visant à la constitution d’une société sans classes et à la disparition du salariat, s’accomplira par une transformation totale de la société. (Statuts de la FGTB ratifiés par le Congrès statutaire des 8 et 9 juin 2006, p. 7.)

[14Charte de Lire et Écrire, op. cit.

[16Voir par exemple : Nico Hirtt, Inégalités, ségrégations, marché scolaire : petites leçons de PISA 2018, 9 décembre 2019.

[17À cet égard, il est intéressant de mentionner qu’après la révolution, l’enseignement gratuit cubain s’est construit sur l’éradication de l’analphabétisme, en particulier dans les zones rurales. L’État socialiste a également toujours eu comme priorité de faire accéder les enfants d’ouvriers à l’université.

[qL’alphabétisation populaire s’inscrit dans l’éducation populaire, dont elle partage finalités et processus, tout en y incluant les enjeux spécifiques à l’acquisition des langages fondamentaux par des personnes adultes aux parcours et conditions de vie souvent difficiles. (Aurélie Audemar et Catherine Stercq (coord.), Balises pour l’alphabétisation populaire. Comprendre, réfléchir et agir le monde, Lire et Écrire, 2017, p. 55). L’éducation populaire s’inscrit dans une histoire du combat de la gauche pour l’accès à la liberté et à la démocratie par l’émancipation sociale et culturelle des milieux populaires. (Michel Goffin, Insertion individuelle ou émancipation collective ?, in La Revue nouvelle, no 11, novembre 2007, p. 37).

[18Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, FM / Petite collection Maspero, 1974, p. 32.

[19Ibid., pp. 24-25.

[20Aurélie Audemar et Catherine Stercq (coord.), op. cit., p. 66.

[21Ibid., p. 32.

[22Charte de Lire et Écrire, op. cit.

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