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Alphabétisation et monde numérisé

Quelques balises réflexives

Texte collectif issu du groupe de travail Cadre de référence pédagogique de Lire et Écrire.

L’ensemble des équipes de formateurs en alphabétisation expérimente, depuis mars 2020, de nouvelles pratiques de formation à distance, principalement à partir des outils numériques. Cette année fut celle de l’inventivité, de la créativité, de l’adaptabilité. Les formateurs ont dû faire preuve de beaucoup d’imagination et redoubler d’énergie pour tenter de garder contact avec les apprenants et continuer, tant que possible, le travail d’alphabétisation.

Poussés par les événements, nous nous interrogeons sur cette nouvelle place que prend le numérique dans les formations qui sont données principalement à distance depuis quelques mois. Nous souhaitons ainsi nous doter de balises réflexives pour, lorsque nous pourrons nous retrouver dans des salles de formation, tirer parti au mieux de cette période bouleversante.

Ce texte constitue un complément à notre cadre de référence pédagogique paru en 2017, Balises pour l’alphabétisation populaire. Comprendre, réfléchir et agir le monde.

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Dans ce cadre, nous avons distingué outil et langage. Nous avons positionné la question des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les outils. Contrairement à la lecture et l’écriture ainsi qu’à l’oral et aux mathématiques, nous ne formons pas au « langage » numérique car nous ne formons ni à la programmation ni au codage. Cependant, comme tout support, les outils numériques ont leurs caractéristiques propres et, au-delà de questions de maitrise technique, s’inscrivent dans une transformation culturelle dans laquelle entrer en communication avec d’autres, dire, écrire, lire se manifestent sous des formes particulières.

Nous ne sommes ni spécialistes du numérique ni informaticiens. Nous écrivons ici depuis le point de vue de pédagogues, praticiens de l’alphabétisation populaire soucieux de continuer à défendre une alphabétisation émancipatrice, avec pour ancrage et horizon, son utopie fondatrice : l’éducation populaire.

Face à l’ampleur de la numérisation du monde, nous proposons, dans ce texte, une mise à plat de constats et de réflexions sur la question numérique en alphabétisation. Nous partageons des pistes de réponses aux questionnements suivants :

  • Quels sont les invariants d’une démarche en alphabétisation populaire ?
  • Quels sont les points de vigilance et les tensions qui nous traversent face à la numérisation de pratiques pédagogiques ?
  • Pourquoi et comment nous approprions-nous en alphabétisation les questions soulevées par la numérisation de tous les pans de la vie ?
  • Quelles suites ?

Avec en annexe 1, une liste de ressources consultées pour alimenter notre réflexion et, en annexe 2, une grille d’analyse pour scénariser une formation en alphabétisation.

Quels sont les invariants d’une démarche en alphabétisation populaire ?

Les mesures imposées pour faire face à la crise sanitaire nous obligent à changer nos manières de travailler et à les questionner. Si sous certains aspects, nous pensons qu’il est nécessaire de développer une plus grande pratique des outils numériques, nous continuons à défendre l’alphabétisation populaire telle que définie dans notre cadre de référence pédagogique.

Un outil est différent d’une méthode. Pour éviter la déshumanisation de notre travail, nous soulignons qu’un outil est au service des méthodes des formateurs (concept de « méthode » tel que défini dans notre cadre de référence [1]) et non l’inverse.

Poser la question de la numérisation ne peut donc se résumer à un apprentissage d’outils. Il s’agit de découvrir le ou les modèles de société qui s’imposent aujourd’hui à nous, de penser les espaces de construction et d’action pour les investir en tant qu’acteurs et non uniquement comme utilisateurs.

Aujourd’hui, les pratiques d’alphabétisation populaire sont mises à mal, voire mises en danger. La formation à distance et notre peu de connaissances du monde numérique peuvent vite nous entrainer vers une proposition d’exercices de type structuraux, une préparation minutée, des interactions cadrées, et tend ainsi à réduire l’alphabétisation populaire à peau de chagrin. De situations de guidance où notre rôle de formateurs est celui d’aider les apprenants à se mettre en recherche, à construire problématique et questionnement, à émettre des hypothèses… nous passons, dans l’urgence de la situation de confinement, à celles de guidage dans lesquelles le parcours est balisé, où le formateur indique les activités à faire, comment les effectuer et dans quel ordre. Pour reprendre les mots de G. Nunziati [2] : Le guidage empêche la recherche et ouvre sur la dépendance quand la guidance favorise la recherche et ouvre sur l’autonomie.

Durant ces périodes de confinement, nous faisons face à l’urgence, avec comme priorité de rester en contact avec les apprenants. Cependant, nous tenons à souligner certains fondamentaux de notre travail que nous sentons aujourd’hui menacés, de sorte que l’exceptionnel ne devienne pas ordinaire.

L’humain, l’ouverture aux autres, au monde

Pour créer des espaces sociaux où l’on se rencontre, des lieux où l’on se sente en confiance pour apprendre, les contacts sociaux physiques doivent être privilégiés, soignés, d’autant plus avec des personnes vivant des difficultés sociales et ne maitrisant pas la lecture, l’écriture ou la langue orale.

Le contact virtuel est impersonnel, individualisant, même dans les situations de groupe. Si les temps individuels dans l’apprentissage sont nécessaires, ils ne peuvent suffire. L’expérience de confinement nous montre combien les rencontres virtuelles individuelles avec les apprenants sont importantes et des temps privilégiés de la relation pédagogique, mais elle met aussi le doigt sur la limite de la construction des savoirs dans un tête-à-tête permanent et à distance.

Il est indispensable dans un travail pédagogique avec des personnes dévalorisées socialement de maintenir des contacts sociaux physiques offrant un cadre où la convivialité est possible et qui le permet. Les temps informels de formation, le non-verbal, les apartés font partie de la vie de groupe et participent au climat de travail.

Pour cela, il est important de :

  • pouvoir accueillir tout le monde en termes d’espace et de temps
  • continuer à travailler les compétences transversales (oser, construire avec les autres, se situer, comprendre le monde, réfléchir, agir) et non pas réduire l’apprentissage à des matières hors enjeux et situations réels (français, maths…)
  • faire en sorte que les apprenants, les formateurs, les équipes peuvent se croiser, se rencontrer
  • avoir des espaces d’échanges informels.

Le collectif

Dans notre approche pédagogique, le collectif a un rôle fondamental pour :

  • faire émerger la richesse du groupe
  • confronter les expériences, les savoirs, les points de vue
  • construire ensemble des savoirs, du lien
  • vivre la solidarité, le partage
  • mener des projets émancipateurs
  • exprimer une parole collective
  • agir collectivement.

Le sens

La question du sens de l’apprentissage est primordiale en alphabétisation. Les formations se construisent à partir des désirs, des questions, des projets des apprenants. Il faut donc des espaces formels et informels pour les faire émerger, les faire s’exprimer, les entendre.

Le temps

Développer un cadre et un climat de travail dans lesquels chacun a sa place et se sent en confiance demande du temps. Construire des règles de groupes démocratiques, s’inscrire dans une temporalité respectueuse des réalités sociales des apprenants sont des conditions pour que chaque acteur puisse s’engager durablement dans l’apprentissage, développe les savoirs nécessaires pour mieux comprendre le monde et agisse pour l’accès de tous aux droits fondamentaux.

Des pédagogies émancipatrices

Pour ce faire, nous développons des démarches socio­constructivistes, pratiquons la pédagogie du projet, des pédagogies émancipatrices et, pour certains, le travail en groupe multi­niveau.
Ceci demande du temps et de l’espace.

Des supports variés

Outre la nécessité de s’approprier une série de supports numériques, nous devons continuer à permettre la manipulation physique de matériels, de supports d’apprentissages dans la plus grande diversité.

L’apprentissage des savoirs

L’ensemble des buts et savoirs de la Roue de l’alphabétisation populaire constitue le socle de notre travail.

Par savoir, nous entendons ce qu’Astolfi définit ainsi : Par opposition à l’information dont on a montré le caractère d’objectivité extérieure à l’individu, et à la connaissance syncrétiquement liée à l’histoire de chaque personne, le savoir résulte d’un effort important d’objectivation. Cela signifie qu’un savoir est toujours le fruit d’un processus de construction intellectuelle et que, pour y parvenir, l’individu doit élaborer un cadre théorique, un modèle, une formalisation. C’est précisément cette problématisation du réel qui conduira au regard neuf sur la réalité, permettant ainsi la construction de nouveaux objets. En réalité, il s’agit évidemment là d’un processus hautement socialisé, mais chacun doit, d’une certaine façon, en refaire personnellement le chemin. [3]

Quels sont les points de vigilance et les tensions qui nous traversent face à la numérisation de pratiques pédagogiques

Pour pouvoir continuer à mener des formations, nous avons dû, lors des périodes de confinement, individualiser les apprentissages pour ne pas être nous-mêmes facteur d’exclusion, avec des outils numériques comme supports privilégiés. Nous étions face à l’injonction d’innover, de nous renouveler, d’inventer alors que la pauvreté, les inégalités augmentent encore davantage avec la crise sanitaire actuelle. L’accès aux droits fondamentaux est mis à mal. Le tout numérique des services publics et d’intérêt général nous force à jouer un rôle qui n’est pas notre mission première : nous sommes devenus en quelque sorte un des rares contacts de première ligne permettant de garder ou de renforcer un lien avec les personnes les plus en difficultés sociales, sachant qu’une situation de diminution des contacts sociaux peut provoquer un repli sur soi, un isolement de ces personnes déjà fragiles.

Les pédagogies faisant appel au numérique ont été convoquées avec la promesse du tout numérique comme solution pour résoudre « les » problèmes et pour faire entrer les apprenants et les formateurs dans ce qui est vu comme le monde du 21e siècle, caractérisé par une dématérialisation des services et des contacts. Un monde d’« experts » a déjà préparé des logiciels innovants avec des méthodes « disruptives », qui changent profondément l’existant. Autant d’entreprises privées sont prêtes à faire leur entrée dans l’apprentissage et à nous vendre contenus et méthodes, alors que jusqu’ici nous avons défendu le socio­constructivisme et remballé les méthodes toutes faites de grands éditeurs.

L’impossibilité de former en présentiel empêche un réel travail d’alphabétisation prenant en compte les situations des apprenants qui sont non-lecteurs et dont certains ne parlent pas ou très peu la langue française ou encore ne disposent pas de l’équipement numérique adéquat. Ce qui est vrai pour l’école l’est encore plus en alphabétisation dans une perspective d’éducation populaire : elle a pour condition le travail collectif en chair et en os.

Nous nous retrouvons ainsi au cœur de contradictions :

Entre
Ce qui définit notre actionCe que le contexte impose
défendre l’accès à tous en termes d’équipements, de connexions, de formations, d’apprentissages résister à la numérisation des services, « au tout numérique »

se former dans l’urgence à des outils

l’obsolescence rapide des équipements, logiciels, leur nombre

l’émancipation, l’esprit critique, l’éducation permanente, le processus réflexif et engagé dans la durée la rapidité, les procédures, l’adaptation aux évolutions énoncées par des experts
le centre de notre travail : les apprenants et leurs projets, la construction de savoirs le centre : l’écran, la machine, les algorithmes
nos pratiques créatives ancrées dans la matière (les mots, les choses…) notre dépendance à des « experts » du numérique
la nécessité de garder contact via les réseaux sociaux le peu de transparence quant à la marchandisation des données privées
le rythme d’apprentissage en alphabétisation la rapidité imposée

la nécessité d’accélérer notre connaissance et notre pratique du numérique

le risque d’un épuisement des psychismes (effet de l’accélération globale)

la demande d’un retour vers le contact humain de formateurs et d’apprenants l’enseignement à distance via des outils numériques et la nécessité imposée par le contexte de se former aux outils numériques
nos pratiques collectives co­constructivistes en mouvement des pratiques individualisantes et descendantes en ligne
la nécessité d’un cadre que nous construisons avec les apprenants, « en vrai, en chair et en os, entre humains » en partant de leur expérience dans la coopération et l’entraide des outils en ligne préconstruits hors enjeux réels, dont peu ou pas à destination des analphabètes, souvent confondus avec le français langue étrangère
travailler la lecture critique en ligne la difficulté pour quiconque d’identifier les sources d’informations
ce pourquoi nous faisons ce métier, une histoire de rencontres et d’apprendre avec d’autres et la conviction que la culture écrite, la maitrise de la langue permettent d’être bien plus armé dans ce monde (numérique ou non) ce que nous craignons que ce métier devienne, avec un affaissement des liens dont les liens pédagogiques

La question du numérique amène aussi d’autres questions encore plus prégnantes que lorsque l’apprentissage se fait en groupe : le rapport à l’image de soi (du point de vue culturel mais aussi dans l’appropriation psycho-sociale de son propre corps, de sa posture face aux autres, d’autant plus quand ces autres sont dématérialisés). Un soi qui est en même temps un « non-soi » puisque dématérialisé et mis à distance par l’outil.

Pour reprendre les mots de Nico Hirtt lors d’un webinaire [4] sur la question : L’inquiétude exprimée n’est pas vis-à-vis de la technologie mais bien par rapport à un usage particulier qui en est fait : celui de remplacer la relation pédagogique vivante entre les formateurs et les apprenants par un apprenant face à un écran, de réduire l’apprentissage des savoirs à une unique vision utilitariste et instrumentale.

Face à tous ces constats dont celui des inégalités face aux techniques, comment soutenir au mieux formateurs et apprenants ? Quels bagages de savoirs sont nécessaires dans un monde numérisé ?

Pourquoi et comment nous approprions-nous en alphabétisation les questions soulevées par la numérisation de tous les pans de la vie ?

La pandémie due au coronavirus et les mesures de confinement ont, d’une certaine manière, obligé chacun d’entre nous à s’emparer de la question du numérique qui jusqu’ici dépendait des intérêts individuels ou d’équipe. L’interdiction d’avoir des contacts « rapprochés » avec d’autres a obligé à mettre en place d’autres moyens de communication dans toutes les sphères de la vie.

Tous les citoyens ont été confrontés à l’obligation de la communication à distance et ainsi à celle d’utiliser des outils qui la permettent. La fermeture des bureaux physiques de nombreux services ou entreprises (banque, mutuelle, syndicat…) a transformé l’accès à l’information et à la possibilité de mener des démarches administratives qui s’opèrent désormais en ligne. Nous devons ainsi tous surmonter un obstacle commun : l’utilisation des outils numériques pour répondre à de nouvelles formes d’organisation.

Éviter les risques d’exclusion

L’inégalité de l’accès aux savoirs a mis en exergue les différentes sources d’exclusion que peuvent subir les apprenants en alphabétisation, d’autant plus dans une telle situation de crise : une maitrise insuffisante de la lecture et de l’écriture ou du français oral, les difficultés d’accès à des ressources matérielles, la méconnaissance de savoirs pratiques et, dans certains cas, l’absence d’accès aux outils numériques. Développer l’apprentissage de la pratique des outils numériques paraît ainsi aujourd’hui plus que jamais indispensable dans la lutte contre l’exclusion des personnes analphabètes.

Développer des savoirs pratiques et critiques

L’utilisation pratique d’outils numériques répond aussi à des besoins qui s’inscrivent dans des situations de la vie quotidienne personnelle, professionnelle, de formation. Il s’agit, pour les apprenants, comme pour les formateurs, de :

  • développer un sentiment d’appartenance au monde numérisé et offrir la possibilité à chacun·e d’y participer
  • garder et développer son autonomie pour pouvoir être en contact avec d’autres
  • avoir la possibilité ou le plaisir de communiquer avec d’autres qui sont loin
  • avoir accès à des connaissances, des informations et à l’exercice de ses droits
  • poursuivre sous certains aspects la formation en alphabétisation : recevoir des consignes, des activités, participer à des réunions, rester en contact, recevoir des retours sur les apprentissages réalisés
  • découvrir le plaisir de la recherche ou de nouvelles opportunités pour un projet personnel ou encore des échanges de savoirs

L’ensemble des équipes de formateurs expérimente, depuis mars 2020, de nouvelles pratiques de formation à distance, principalement à partir des outils numériques. Beaucoup constatent qu’il ne s’agit pas de nouveaux apprentissages mais bien de maintenir une relation avec les personnes et leurs acquis antérieurs.

Sans en dresser une liste exhaustive, ce qui serait impossible étant donné leur variété, nous souhaitons pointer quelques utilisations des outils numériques qui semblent partagées :

  • Garder le contact avec les apprenants, suivre leur situation, les soutenir, via notamment des applications comme Messenger et WhatsApp.
  • Créer des séquences pédagogiques pour l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, des maths, du français oral via des plateformes existantes (CloudSchool et LearningApps sont particulièrement citées). Des formateurs ont donc créé de nouvelles ressources sous forme numérique, utilisables par les apprenants en alphabétisation sur PC, tablettes et GSM. Créer, alimenter, organiser ces nouveaux espaces de ressources est devenu un gros chantier pour certains formateurs L’intérêt est de pouvoir les rendre disponibles et utilisables pour l’ensemble de l’équipe et de les mettre à disposition des ateliers informatiques déjà existants.
  • Faire dire et écrire aux apprenants leur projet dans leur portfolio Mes Chemins d’apprentissage [5] par l’apprentissage du traitement de texte.
  • Avoir des moments d’échanges en groupe via des vidéoconférences.

Le constat suivant est aussi posé : la technologie ne doit pas prendre le pas sur l’apprentissage. Le numérique demande au formateur le double de temps de préparation car il doit à la fois gérer sa séquence pédagogique mais aussi l’outil numérique, tout en essayant de maintenir une certaine dynamique de groupe au cœur de la séquence.

La numérisation exige aussi de développer un regard critique sur les pratiques, c’est-à-dire une série de compétences inhérentes à toute démarche d’alphabétisation populaire : celles articulant les compétences de réflexion, de compréhension et d’action avec celles de l’écrit, des mathématiques et de l’oral. Dans l’urgence de la crise sanitaire et la nécessité de poursuivre les liens, même à distance, ces questions n’ont pas pu être une priorité des formations. Cependant, il nous semble important de les souligner et de les avoir en tête pour s’en emparer par la suite. À titre d’exemples :

  • savoir trier l’information parmi une offre infinie, identifier les sources, les auteurs…
  • s’interroger sur le partage des données personnelles
  • questionner les outils et leur idéologie sous-jacente : quelles opportunités ? quelles « menaces » ? quels sont les intérêts économiques ? qu’est-ce que la Silicon Valley ? Que sont les GAFAM ? Quels projets de société défendent-ils ?
  • que signifie le progrès à l’heure des inégalités grimpantes ?
  • qu’est-ce qu’une pédagogie « innovante » ?

Il s’agit donc bien d’apprendre à utiliser la technologie pour qu’elle soit au service des apprentissages, et non l’inverse, tout autant qu’à la comprendre, la mettre en lien avec le contexte sociétal.

Quelles suites ?

Nos vies, nos métiers sont bouleversés, les chantiers à venir nombreux et une alphabétisation de qualité apparaît d’autant plus importante dans notre monde interconnecté, complexe et fragile.

Nous nous interrogeons sur comment accompagner au mieux formateurs et apprenants en alphabétisation populaire pour :

  • faire face, de façon critique, à ce genre de situation de crise imposant des dispositifs en distanciel ou hybrides, où le numérique prend le pas sur d’autres formes de travail. Dans cet objectif, nous avons déjà constitué et partagé une grille d’analyse Formation hybride présentiel / à distance – check-list pour analyser et scénariser une formation en alphabétisation, qui se trouve en annexe 2 de ce document.
  • intégrer la question du numérique, telle que nous la posons ici, dans les formations en alphabétisation et dans les formations de formateurs lorsque leur reprise en présentiel sera possible.

Suite à cette première étape d’écriture de constats et de réflexions, nous souhaitons poursuivre le travail par une mise à plat des savoirs nécessaires dans un monde numérisé. Nous tenterons ainsi de définir ce qu’il semble important que les apprenants ou les formateurs en alphabétisation développent pour faire face à la numérisation de tous les pans de la vie.

Ce travail sera mené dans les prochains mois dans notre groupe de travail. Nous ne manquerons pas de le partager.

Annexe 1. Ressources consultées

Ouvrages

Cédric Biagini, Christophe Cailleaux et François Jarrige (coord.), Critiques de l’école numérique, L’échappée, 2019.

Ginette Richard, Soutenir la relève en alphabétisation populaire, RGPAQ, 2013.

Articles

Maria-Alice Médioni, L’enseignement-apprentissage des langues : un agir ensemble qui s’affirme, 2009.

Philippe Meirieu, « L’école d’après »… avec la pédagogie d’avant ?, avril 2020.

Cécile Gorré, Le numérique va-t-il révolutionner l’éducation ?, avril 2020.

Philippe Meirieu, Arrêtons de totémiser le numérique !, in Politis, no 1601, avril 2020.

Nico Hirtt, École numérique et classe inversée : deux Virus de Troie du libéralisme scolaire, octobre 2020.

Béatrice Lemaire, Enseigner à distance, ce n’est pas enseigner !, octobre 2020.

Valérie Sipahimalani, Il y a un déni de réalité sur la charge de travail générée par le numérique, novembre 2020.

Mélanie Veyret, Enseigner à distance, cela s’apprend, mai 2020.

Stéphane Gardé, Comment accompagner les publics éloignés du numérique ?, in Journal de l’alpha, no 218, septembre 2020.

Bruno Devauchelle, États généraux du numérique : des pistes d’action pour maintenant et surtout après…, novembre 2020.

Michèle Janss, Des souris et des élèves…, octobre 2020.

François Jarraud, Au Forum Alternumérique, enseignants et chercheurs dessinent un autre numérique éducatif, novembre 2020.

Annexe 2. Formation hybride présentiel / à distance. Check-list pour analyser et scénariser une formation en alphabétisation

Voici une proposition d’aspects à considérer pour décider des objectifs, contenus et dispositifs de travail de formation en temps de pandémie.

Le document est divisé en deux parties :

  1. Les aspects sanitaires liés au Covid 19
  2. Les aspects pédagogiques pour les formations en alpha

1. Les aspects sanitaires liés au Covid 19

Ils sont dépendants des mesures gouvernementales et de comment chaque institution les met en application selon ses réalités.

2. Les aspects pédagogiques des formations en alpha pop

2.1. Faire un état des lieux des projets et compétences des apprenants (évaluation formative, de type diagnostique) :
  • évaluation (diagnostique et formative)
  • questionner le projet individuel de chaque participant et faire émerger le projet du groupe

Pour ce faire, à Lire et Écrire, nous avons un outil : la Roue de l’alphabétisation populaire ou les pictogrammes (voir démarche dans Balises pour l’alphabétisation populaire, « la ronde du temps – quelques mises en pratiques » ainsi que les démarches sur le site créées pour le portfolio Mes chemins d’apprentissages).

Le formateur peut ainsi mettre à plat ce que chacun sait faire et doit/souhaite apprendre pour réaliser les projets en écriture, lecture, langage oral, mathématique, en compétences numériques, dans les domaines artistiques ainsi que les savoirs sur le monde (géo, histoire,…) et les compétences à développer pour construire ensemble – oser – se situer – réfléchir et agir.

Ce travail est nécessaire et est à mener régulièrement pour décider et réajuster les objectifs et contenus de la formation.

2.2. Faire un état des lieux des équipements numériques des participants et du lieu de formation ainsi que des pratiques de ces équipements par les apprenants comme par les formateurs

En début de formation, il est conseillé d’identifier :

Auprès des participants :

  • quels outils numériques ils possèdent : smartphone, tablette, ordinateur…
  • quels outils numériques ils utilisent et pour quoi faire.

Sur le lieu de formation :

  • les outils numériques disponibles
  • les applications, les logiciels à disposition pouvant servir dans un but d’apprentissage et de communication à distance.

Pour le formateur :

  • parmi les outils numériques fournis par le lieu de formation et ceux utilisés par les apprenants, quels sont ceux qu’ils utilisent / ceux qu’ils n’utilisent pas
  • parmi les applications et les logiciels à disposition dans un but d’apprentissage et de communication à distance et ceux utilisés par les apprenants, quels sont les outils numériques qu’ils connaissent / qu’ils utilisent et ceux qu’ils ne connaissent pas ou qu’ils n’utilisent pas.
2.3. Pour savoir, quels sont les dispositifs, outils les plus appropriés, voici un tableau pour analyser les situations de travail

Ce tableau est à compléter, modifier, transformer selon vos réalités de travail.

Que cherche-t-on ?Garder le contactCommuniquer des informations urgentesDécider collectivement d’une organisationApprendreS’entrainer
Objectifs Prendre des nouvelles – en donner

Garder le lien

Donner des informations selon l’actualité, en lien avec les réalités et questionnements des personnes Réfléchir sur l’organisation du travail en formation Apprendre = rencontrer des problèmes, les surmonter, émettre des hypothèses personnelles, les confronter à celles de pairs et les valider

Donner sens

Entretenir les connaissances
Contenus Des nouvelles de tous types (état de santé physique et moral…) Des informations sur les mesures sanitaires, l’organisation de la société, des formations… Réflexions – discussions sur l’organisation du groupe Nouveaux savoirs

Apprentissages – compétences en alpha pop (la roue de l’alpha pop)

En fonction des projets individuels et collectifs

Exercices d’entrainements

En fonction des apprentissages amorcés

Quel est le rôle de l’équipe de formateurs ? Appeler – envoyer des messages vocaux ou écrits aux personnes, être à l’écoute des situations particulières et répondre ou relayer les demandes Transmettre des informations et vérifier qu’elles sont comprises Accompagner : créer de l’entraide, de l’interaction, de la coopération

Réguler : inscrire les décisions dans le cadre institutionnel

Accompagner : créer de l’entraide, de l’interaction, de la coopération / mener un travail de mise en activité – donner confiance/ faire le lien entre les séances, les contenus, les supports / étayer, donner un feed-back précis et utile des possibles

Réguler (analyser les erreurs et ajuster)

Transmettre (distribuer des exercices et les corriger – vrai/faux)
Comment va-t-on s’y prendre ?
Pour Garder le contact Communiquer des informations urgentes Décider collectivement d’une organisation Apprendre S’entrainer
En présentiel / à distance En présentiel / à distance En présentiel / à distance En présentiel / à distance En présentiel / à distance En présentiel / à distance
Synchrone (en direct) / asynchrone (en différé) Synchrone / asynchrone Synchrone / asynchrone Synchrone Synchrone Synchrone / asynchrone
Collectif / individuel Individuel Collectif / individuel Collectif Collectif (travaux de groupes ou mise en commun en groupe-classe) / individuel (travaux, réflexions individuels) Individuel
Les consignes / questions Orales / écrites

Formulées par le formateur / un participant

Orales / écrites

Formulées par le formateur / un participant

Les rendre claires

Les faire reformuler par les apprenants

Orales

Formulées par le formateur / un participant

Les rendre claires

Les faire reformuler par les apprenants

Orales / écrites

Formulées par le formateur / un participant

Les rendre claires

Les faire reformuler par les apprenants

Orales / écrites

Formulées par le formateur / un participant

Les rendre claires

Les supports non numériques Lettre Salle, chaises

Affiches

Marqueurs, photos, textes…

Salle, chaises

Affiches

Marqueurs, photos, magazines, fresques, lignes du temps, cartes…

Supports alpha pop : portfolio, roue, documents papier

Marqueurs, photos, magazines, fresques, lignes du temps, cartes…

Documents papier

Marqueurs, photos, magazines, fresques, lignes du temps, cartes…

Les supports numériques Appel vocal, message écrit ou oral

Message écrit ou oral via Messenger

Message écrit par SMS ou par e-mail

Appel vocal, message écrit ou oral

Message écrit ou oral par Messenger

Message écrit par SMS ou par e-mail

Plateforme collective

Plateforme collective

Extraits vidéos et sonores

Extraits vidéos et sonores

Portfolio numérique

Pour l’apprentissage de l’utilisation des outils à distance : les découvrir en présentiel :

  • - sites / logiciels d’apprentissage
  • - plateformes, outil de communication à distance
  • - espaces de stockage de données
Sites / logiciels d’apprentissage

Plateformes, outils de communication à distance

Espaces de stockage de données

Équipement nécessaire pour l’utilisation des supports numériques Un GSM ou ordinateur par personne

Wifi ou abonnement de téléphone

Un GSM ou ordinateur par personne

Wifi ou abonnement de téléphone

Un GSM ou ordinateur par personne

Vidéoprojecteur (présentiel)

Clé USB

Pour les moments collectifs : un ordinateur par grand groupe ou sous-groupe

Vidéoprojecteur

Clé USB

Un ordinateur par personne pour l’apprentissage de l’utilisation des outils informatiques et permettre l’autonomie lors des moments individuels

Un ordinateur par personne

Autres ressources pour scénariser…


[1À la manœuvre, garant de ce cadre, le formateur, praticien-chercheur, qui cherche à faire au mieux et construit sa propre théorie pratique, sa façon de faire au quotidien. Ses constats d’observations, accords ou désaccords avec les normes et valeurs de la société, contraintes du réel, postulats personnels, souci éthique, réflexion philosophique, savoirs théoriques et savoirs d’expériences sur l’alphabétisation et sur l’apprentissage constituent les fondements de son action. Chaque formateur a dès lors sa manière d’habiter son métier. Il va mettre en place, à la fois de manière consciente et intuitive, sa propre méthode d’animation et de formation, soit une somme de démarches raisonnées, fondées sur un ensemble cohérent d’hypothèses ou de principes linguistiques, psychologiques, pédagogiques, faisant appel à différents outils et répondant à des finalités et objectifs. (p. 165).

[2D’après Georgette Nunziati, Pour construire un dispositif d’évaluation formatrice, in Cahiers pédagogiques, no 280, janvier 1990, p. 57.

[3Jean-Pierre Astolfi, L’école pour apprendre, l’élève face aux savoirs, ESF, 1992, p. 70.

[4L’école numérique et la classe inversée, webinaire de l’APED, 17 décembre 2020.

[5L’outil est téléchargeable. Des pistes pédagogiques sont également proposées.