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Le théâtre-action, porteur d’émancipation ?

Du côté du public

Le théâtre-action permet au public de réagir à ce qu’il a vu sur scène en prenant la parole après la représentation, lors d’un moment appelé « agora ». Chacun y a la possibilité de s’exprimer sur ce qu’il a été, ce qu’il est et ce qu’il veut devenir. Il peut prendre position, émettre son approbation ou sa désapprobation.

Ces débats sont riches de positionnements, de questionnements, de remises en cause et de propositions de changement. Ils permettent aux multiples identités en présence de se confronter et, par là, permettent à chacun de se redéfinir. [1]

Article réalisé à partir du TFE de Béatrice Bastille,
formatrice et animatrice de l’atelier théâtre-action au Collectif Alpha

Par Sylvie-Anne Goffinet
Lire et Écrire Communauté française

Un article du Journal de l’alpha 220 : Émancipation.

En jouant devant des groupes d’apprenants du Collectif Alpha, les acteurs font face à un public avec qui ils partagent très largement origine, parcours, traditions, valeurs culturelles… Les histoires qui se jouent sur la scène sont donc des histoires auxquelles les spectateurs peuvent aisément s’identifier. Elles ressemblent à leur propre histoire.

Les acteurs s’expliquent

Les échanges permettent de renforcer les messages véhiculés par les pièces. Les acteurs y ont l’occasion d’approfondir, d’expliquer l’un ou l’autre personnage et le choix de leur mise en scène.

Dans l’échange suivant entre un acteur et une femme, l’acteur explique et défend le comportement d’une actrice jouant le rôle de sa femme, ressentie comme déviante par le public. De ce fait, il se met de son côté et rend ainsi son comportement plus acceptable :

— [Une femme du public.] Christophe, quand on t’a mis dehors, tu t’es senti comment ? Tu as pensé à ta femme ? Tu as pensé que tu avais fait une grosse erreur [en la quittant pour cette autre femme qui t’a ensuite mis dehors] ?
— [Christophe, acteur.] Je pense que je n’aurais pas dû sortir de la maison. Ma femme, elle m’aime, elle fait tout. Parfois, il y a un trésor à côté de toi et tu ne fais pas attention. Mais le jour que tu le perds…
— [La femme.] Maintenant, tu vois que tu dois respecter ta femme.
— [Christophe.] Oui, c’est une bonne punition. Heureusement que ma femme m’a repris, sinon je restais dans la rue.
— [Une autre femme du public.] C’est elle qui t’a montré qu’avant tu avais l’or ?
— [Christophe.] Oui.
— [L’autre femme.] Tu l’as abandonnée et c’est pour ça qu’elle a rencontré Max qui s’est occupé d’elle. Il faut la respecter maintenant…
— [Christophe.] Oui, parce qu’avant je n’ai pas fait attention. Mais ma femme était avec un autre homme et la chaleur a commencé à monter, la jalousie a commencé.
— [La première femme.] C’est ta faute si elle a trouvé un autre homme.
— [Christophe.] Oui, c’est la vérité. Pour des gens, la femme est à la maison et c’est fini. Mais la femme c’est la même chose que l’homme.
(…)
— [Christophe.] Il y a des femmes qui deviennent méchantes parce que l’homme ne la respecte pas. La femme est vivante, elle n’est pas morte. Elle bouge.

Chacun endossant dans la vie réelle le rôle que la société lui a assigné, le théâtre offre aux acteurs, et par là aux spectateurs, l’opportunité de se délivrer du poids de l’oppression qui les étouffe autant les uns que les autres. L’acteur montre une image idéale de l’homme tel qu’il devrait et peut-être voudrait être. Il rend publiquement justice aux femmes du mal qui leur est fait dans le monde réel.

Des visions différentes s’affrontent

Au cœur du dilemme identitaire

Certains débats se déroulent de manière sereine, tandis que d’autres ont tendance à s’enflammer et déchainer les passions. Les confrontations lors des débats nous plongent en effet au cœur du dilemme identitaire.

Différents types de réactions peuvent ainsi être identifiés :

  • L’acteur qui ne se rend pas complice des femmes, tout comme l’actrice qui ne parvient pas à se délivrer de l’oppression rencontrent la désapprobation, voire l’opprobre du public. Chacun reçoit son lot de critiques et de remontrances.
  • Le public n’apprécie pas les personnages qui ont du mal à s’affirmer et à s’assumer. Il n’approuve pas les positions de la victime qui hésite entre deux modèles, celui où la personne défend ses droits et celui où elle reste dans la position qui lui a été assignée, c’est-à-dire la position d’une femme dévouée, résignée, soumise, qui se sacrifie pour le bien de tous et pour la réputation de sa communauté. Une femme qui se retrouve déchirée entre les différentes attentes que sa famille et la société lui renvoient, tentant souvent et contre ses propres aspirations de les satisfaire toutes.
  • Dans le public, d’autres ne disent pas un mot, surtout des femmes. Elles ont la tête baissée, le corps prostré et semblent vouloir témoigner d’une violence subie ou d’un sentiment de malêtre en lien avec les propos tenus par les acteurs.
  • D’autres encore n’apprécient pas du tout la démarche et le disent.
  • Enfin, il arrive que certains spectateurs, se sentant pris en otages à leur corps défendant, proposent d’abandonner le théâtre militant pour s’orienter vers un théâtre non sujet à polémique : Pourquoi faire ce théâtre ? C’est mieux un théâtre où l’on parle de fleurs, d’oiseaux, pour apprendre le français.

Si les personnes s’énervent parfois, elles plaisantent et rient beaucoup aussi, particulièrement quand l’actrice joue son rôle avec détermination.

Suivre les prescrits religieux versus suivre le droit et les coutumes du pays où l’on vit

La question des relations hommes-femmes et celle de l’éducation des filles amènent facilement le débat sur le terrain des prescrits religieux et de leur interprétation d’une part, et de celui des relations entre État et religion d’autre part, comme nous le montrent ces extraits d’un débat :

— [Une femme du public.] Monsieur Ali, je crois que vous vous cachez derrière la religion. Je ne sais pas si la religion dit vraiment qu’on ne peut pas aller avec quelqu’un qui n’est pas musulman. Je crois qu’on se cache derrière parce qu’on a honte que sa fille aille avec un Belge. Je dis que ça, c’est du racisme. Ce n’est pas la religion. En plus, vous osez marier votre fille de 16 ans contre son gré, ce qui est absolument interdit en Belgique et vous la mariez avec une espèce de paresseux de 30 ans (…). Je dis honte à vous, Monsieur Ali.
— [Ali, acteur.] Je ne me cache pas derrière la religion. C’est écrit dans le Coran que la femme musulmane ne peut pas marier une personne d’une autre religion. Si tu cherches dans le Coran, tu trouves ça.
— [Une 2e femme du public.] Je trouve que c’est grave ce que tu dis. La loi des musulmans et puis la loi du pays. On est dans quel pays nous, ici ? Vous vivez où Monsieur Ali ? Vous vivez en Belgique. Tu es un bon musulman, tu respectes le Coran, mais est-ce que tu pratiques la loi ?
— [Ali.] Je respecte la loi de Belgique mais, pour la religion, laisse-moi tranquille.
— [La 2e femme.] Attends, mais quelqu’un qui suit la loi de l’islam ne joue pas avec la loi du pays, islam ou pas islam. La loi du pays, on est intègre, c’est comme ça que ma maman m’a appris la religion. Elle m’a dit que la religion et le code de conduite d’un pays, ça va de pair. Tu dois respecter la loi.
— [Ali.] Ce sont les gens qui font la loi. C’est Allah qui fait la religion. La loi change chaque fois, pas la religion.
— [La 2e femme.] Donc toi, tu as décidé de marier ta fille vite vite parce que la voisine est venue te dire qu’elle a vu ta fille promener dans un parc avec un jeune garçon belge, elle n’a pas dit embrasser, ni rien. Au secours, oh malheur, c’est le diable, le jeune garçon belge. Je vais vite la marier. La religion dit ça, de marier vite sa fille parce que la voisine a dit qu’elle a vu ta fille avec un Belge ?
— [Une 3e femme.] Votre religion, Monsieur, est dans votre cœur. Mais la loi ? Votre fille habite ici, vous habitez ici. Vous ne pouvez pas marier votre fille à 16 ans.
— [Une 4e femme.] La religion ne dit pas que Monsieur décide tout. Dans la religion, la femme a plus de droits que l’homme. Mais c’est l’homme qui veut marier la fille. La femme ferme toujours sa bouche. Dans la religion, on dit que si je ne veux pas me marier, je ne suis pas obligée. C’est l’homme qui invente ça.
— [La 2e femme.] Ici, on est ensemble, on est en Europe. Il y a beaucoup de musulmans et de catholiques qui sont mariés ensemble. Il y a des Marocaines qui sont mariées avec des Irakiens catholiques. Les musulmans pas racistes, les catholiques pas racistes. Ils sont ensemble, il n’y a pas de problème. On est tous la même chose. C’est tous ensemble, ce n’est plus comme avant.
— [Ali.] Ce n’est pas le problème du racisme si la religion dit de faire comme ça. Toi, tu fais comme tu veux. Les Marocains, les Tunisiens font ce qu’ils veulent. Tu veux connaitre mon histoire ? Ma cousine est mariée avec un Français. Mais la famille lui a dit : Fais ce que tu veux mais ne viens plus chez nous.
— [La 2e femme.] Elle ne fréquente plus la famille, elle ne va plus chez sa famille. C’est triste.
— [Ali.] C’est triste ou pas triste. Notre religion dit fais ça, et on fait ça.

Le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes versus la soumission à leur mari

Si, comme le montre l’extrait de débat précédent, les hommes campent souvent leur personnage dans une position conservatrice, les actrices, quant à elles, jouent plutôt le rôle de femmes « insoumises », conscientes du droit des femmes à s’autodéterminer, à vivre leur vie selon leur propre désir. Lors de cet échange avec le public, l’actrice Fati défend ce droit des femmes à jouir de leur liberté :

— [Un homme du public.] Fati, pourquoi tu as mis ton mari dehors ?
— [Fati.] Mon mari ne peut pas accepter ça mais ici, il est obligé d’accepter le droit. En Afrique, si ton mari te dit de t’asseoir là, tu obéis. C’est les femmes qui font tout, à manger, la lessive… Mais ici en Belgique, on est libres. Avec les musulmans, au pays, tu n’as pas de droit mais ici en Belgique, il y a des droits.
— [L’homme.] Les femmes ici, elles ont droit aux allocations familiales. Elles ont de l’argent dans la poche et elles [pensent qu’elles] peuvent mettre leur mari dehors.

Le fait que les comportements et les discours des acteurs et des actrices s’opposent vont susciter les réactions du public car ils créent ainsi les conditions pour que s’expriment des divergences d’opinion.

La recherche du bonheur versus la primauté de la communauté

Les débats montrent aussi que ce sont des positions divergentes sur le bonheur et sur la primauté ou non de l’individu sur la communauté qui s’affrontent :

— [Un homme du public.] Amoureux, ce n’est pas une religion. Moi, peut-être je n’ai pas de religion, je suis tombé amoureux d’une musulmane. C’est le cœur. La décision, ce n’est pas la religion. La décision, c’est le cœur. Il faut respecter l’amour de cette fille. Il faut comprendre les enfants. Il faut comprendre les garçons, il faut comprendre les filles.
— [Ali, acteur.] Chez nous, musulmans, il y a un chemin. Nous voulons continuer le chemin. On ne fait pas ce qu’on veut, c’est Dieu qui fait ce chemin. Si tu le suis, tu vas au paradis.
— [L’homme du public.] Mais pourquoi tu décides pour ta fille ? Vous, c’est Dieu ?
— [Un 2e homme du public.] Musulman, ce n’est pas « faire zigzag ».
— [Le 1er homme.] Mais l’amour ?
— [Le 2e homme.] L’amour, c’est pas important. Tu dois aller tout droit. Toi, tu n’es pas catholique, tu n’es pas islam. Tu ne fais pas ramadan, rien du tout. Moi je regarde ma fille. [Si elle va] avec toi, c’est fini, je coupe la tête. (Il fait le geste. Rires.)
— [Une femme du public.] Si tu coupes la tête, tu n’es pas musulman.
(Rires. Applaudissements.)

Identité réelle, identité jouée

Par le jeu théâtral, l’acteur s’affirme en tant que personne qui joue un rôle, qui se permet au théâtre ce qu’elle ne se permettrait pas dans la « vraie » vie. Ainsi s’exprime Abdel, acteur :

Les gens n’aiment pas le théâtre ce n’est pas mon problème. Ils disent Pourquoi tu joues le mari ? Pourquoi, tu joues le méchant ? Mais c’est ça le but. Si je joue : Bonjour ma femme, tout va bien, ça va, ça va. Au revoir. C’est quoi ça ? C’est rien ! Dans le théâtre, tu joues tout ! Parfois, tu joues une femme. Tu joues, ce n’est pas toi, tu joues un rôle. [Dans la vie], je ne suis pas marié avec quatre femmes. Mais je joue que je suis marié avec quatre femmes. Je joue que j’ai peur de ma femme. C’est le rôle.

Par leur jeu, les acteurs revendiquent aussi le droit à la provocation, renforçant ainsi l’aspect revendicatif de leur propos. Dans l’échange qui suit, Alice, l’actrice, s’amuse des attaques du public envers son personnage :

— [Un homme du public.] Alice, qu’est-ce que tu fais avec cet homme ? Pourquoi tu donnes des ordres à l’homme ? Ce n’est pas normal comme ça. Un homme et une femme, c’est la même chose.
— [Alice, actrice.] Je ne fais pas de mal à un homme. Ici en Europe, l’homme travaille aussi dans la maison. Ce n’est pas toujours la femme. Pour moi, c’est l’homme qui doit travailler. Sa femme, non. C’est comme ça chez moi.
— [L’homme.] Mais chacun doit faire son devoir. Ce n’est pas une personne qui fait tout.
— [Alice.] En Afrique, l’homme dirige la femme. En Afrique, les femmes sont obligées. Mais ici en Europe, non.
— [L’homme.] Alors toi, tu fais comme fait l’homme en Afrique ? Tu fais la même chose. Toi, tu sors et tu laisses l’homme à la maison. Il fait le ménage. Tu fermes la porte.
— [Alice.] C’est dommage mais l’homme doit travailler à la maison. Ce n’est pas la femme qui travaille, travaille. Ce n’est pas gentil. L’homme est aussi obligé de travailler.
— [Une femme du public.] Ce que toi tu fais là, c’est toi qui commandes. Mais on peut travailler ensemble. Peut-être que si le mari fait la vaisselle, toi tu fais à manger. Mais toi non, tu parles au téléphone. Tu ne fais rien. Tu fais le contraire. C’est toi qui es devenue l’homme. Lui, il est devenu la femme. Moi, je suis contente de toi. C’est très bien pour les hommes. Il va respecter la femme qui est à la maison. Bravo. Merci beaucoup.
(Applaudissements du public. Des femmes crient merci.)

Si les acteurs sont dans la fiction, une fiction cependant inspirée du réel, les spectateurs restent dans le réel, et cela même si la qualité du jeu des acteurs les invite à prendre distance à leur tour. Une qualité qui permet de mettre en scène des situations en forçant un peu sur les traits de manière à captiver les spectateurs et leur faire passer un bon moment. C’est ça aussi le théâtre ! Le fait que les situations mises en scène soient liées à leurs valeurs, leurs normes, leurs souffrances aussi, à des situations vécues en tant qu’opprimés ou oppresseurs les empêche souvent de prendre le recul nécessaire à la réflexion, réagissant alors à chaud, dans l’émotion, soit sur la défensive, soit au contraire dans une totale adhésion aux positions défendues par les acteurs.

L’impact du public sur les acteurs

Mise sous pression des acteurs

Lors des représentations, quand les propos des acteurs remettent en cause les valeurs du public (ou d’une partie du public), l’insistance des spectateurs peut mettre les acteurs en difficulté. C’est ce qu’exprime Afi après avoir mal vécu un débat où elle s’est sentie agressée par les réactions du public qui n’était pas d’accord avec son jeu d’actrice :

Les gens ne devraient pas être si durs quand ils posent les questions parce qu’on a inventé. Mon problème, c’est ça, parce qu’il m’est arrivé la même chose. On dirait comme si on allume un feu. On te met le briquet et on allume le feu et ça fait mal. Moi, j’adore le théâtre. Mais je ne peux pas vous mentir. Le jour [de la représentation], j’étais mal. Après, la nuit, je n’ai pas dormi.

Cette opposition au jeu des acteurs peut d’autant plus impacter ces derniers que ce sont des personnes qui ont des vécus douloureux ou sont déjà confrontées à leurs propres doutes. Ainsi, Afi finira par céder et modifiera son jeu pour coller davantage à ce que le public attend d’une mère et d’une épouse. L’injonction à la normalisation est ici clairement ressentie et même intégrée.

Incitation implicite à se tourner vers un autre public

Du fait que les pièces sont jouées au sein même du Collectif Alpha, les acteurs sont amenés à devoir s’expliquer et se justifier, de manière régulière, voire permanente, non seulement lors des débats qui ont lieu après les représentations mais aussi dans les salles de cours. Ces questionnements et remises en question sont exprimés par les personnes qui suivent les cours mais également par certains formateurs. Les uns comme les autres peuvent manifester leur désaccord par rapport aux propos tenus sur la scène.

Tandis qu’il fait sourire ou n’affectent pas certains acteurs – Les gens n’aiment pas le théâtre, ce n’est pas mon problème, dira Abdel – ce harcèlement permanent déroute ou en angoisse d’autres, les femmes en particulier. Parfois, les actrices sont tellement dégoutées qu’elles expriment le désir de ne plus jouer devant des publics issus de l’alphabétisation. Elles revendiquent alors un autre public, une sorte de public idéal qui ne remettrait pas en cause leurs paroles et attitudes. Un public devant lequel elles pourraient en toute quiétude s’exprimer et qui leur ferait un retour gratifiant. Ainsi, excédée, Satya déclarera lors d’un focus group :

Les gens parlent méchamment après les pièces, ils parlent blessant. Il ne faut pas montrer ici ce qu’on fait au théâtre. C’est notre pièce de théâtre. Il faut jouer dehors ou devant des gens qu’on invite ici, pas devant les gens d’ici. Les gens critiquent trop au Collectif. Ils ne sont jamais contents. J’ai beaucoup de problèmes ces derniers temps avec les gens. Je suis « haram », je fais des choses pas bien.

En disant ce que les autres n’osent pas dire, en faisant ce que les autres n’osent pas faire, les acteurs sont sans cesse rappelés à l’ordre, à la norme, à la limite qui, pour certains, ne peut être dépassée.

Se solidariser avec les acteurs pour, ensemble, devenir des acteurs de changement ?

En mettant en scène des problématiques sociales, les acteurs permettent à tous de se confronter et d’être partie prenante de l’évolution sociale.

En se positionnant en tant que sujets [2], qu’acteurs de changement, ils mettent les gens au défi, les encouragent à s’exprimer, à être ce à quoi ils aspirent, et non ce que d’autres veulent qu’ils soient. Dans les débats qui suivent les représentations, si une partie du public (surtout des femmes) applaudit, prend parti pour les actrices jouant le rôle de femmes s’émancipant des normes qu’on veut leur imposer, d’autres, hommes ou femmes, se démarquent par des attitudes de rejet qu’ils ou elles expriment par le non-verbal ou la prise de parole.

Pour Abdel, acteur, le théâtre ouvre les portes du « pas normal » (c’est-à-dire de ce qui sort de la norme aux yeux du public) et c’est cela qui dérange. Une partie des spectateurs sont ainsi confrontés à des acteurs qui remettent en cause un certain ordre social, le leur, et ils ne peuvent l’accepter car ils se sentent eux-mêmes remis en cause dans leurs convictions et leurs comportements.

Et du côté de l’institution ?

Si l’institution soutient généralement les participants dans leur démarche théâtrale, il arrive qu’elle réagisse lorsque le jeu des acteurs va à l’encontre des normes et des valeurs de la société d’accueil. Cette réaction peut aller jusqu’à l’interdiction : Ils ne joueront pas leur pièce à l’extérieur, a été la décision prise en réunion d’équipe au Collectif Alpha de Forest en mai 2016. N’est-ce pas là une atteinte à la liberté de création des acteurs, une entrave à leur prise de parole ? Une atteinte aussi à l’essence même du théâtre-action qui a justement pour fonction de mettre en scène ce qui peut susciter questionnements et prises de position ? Ceci ne montre-t-il pas les limites du théâtre-action lorsque la démarche s’inscrit dans un cadre institutionnel ? Les différences dans la capacité d’établir les normes et de les appliquer à d’autres gens sont essentiellement des différences de pouvoir (légal ou extralégal). Les groupes les plus capables de faire appliquer leurs normes sont ceux auxquels leur position sociale donne des armes et du pouvoir. [3]


Référence du TFE ayant servi de base à la rédaction de cet article :
Béatrice Bastille, Le théâtre comme levier d’action sociale. Une expérience de théâtre-action auprès d’un public immigré et analphabète, Haute école Bruxelles-Brabant, Master en ingénierie et action sociale, Année académique 2016-2017.


[1Cet article fait suite à l’article Le théâtre-action, porteur d’émancipation ? Du côté des acteurs, publié dans le Journal de l’alpha no 220, Émancipation, entre le « je » et le « nous », 1er trimestre 2021, pp. 71-89.

[2Au sens défini par Vincent de Gaulejac, pour qui le sujet est un être qui réagit à un contexte, une situation, un jeu complexe d’influences diverses, un être qui se libère d’un assujettissement à son héritage, à sa famille, à son histoire, aux institutions auxquelles il appartient, aux normes de son milieu, aux codes sociaux (Vincent de Gaulejac, Qui est « je » ? Sociologie clinique du sujet, Seuil, 2009, p. 14).

[3Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Métailié, 1985, p. 41.

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