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Édito du Journal de l’alpha 219

Apprentissage et plaisir (4e trimestre 2020)

Extrait du Journal de l’alpha 219 : Apprentissage et plaisir.

Lire et Écrire porte une analyse sociopolitique sur la persistance de l’analphabétisme : celle-ci a partie liée avec un (dys)fonctionnement social qui ne permet pas à une frange de la population [1] issue des classes populaires d’accéder à la maitrise des savoirs de base. Sur les épaules de ce 1 adulte sur 10 en Fédération Wallonie-Bruxelles se cumulent le plus souvent les effets négatifs des inégalités sociales, économiques, culturelles, politiques, environnementales et de santé.

Ce n’est évidemment pas une fatalité. Aussi, comme beaucoup d’autres associations se référant aux « fondamentaux » de l’éducation permanente [2], nous lions action pédagogique et implication politique au sens le plus large du terme, incluant la possibilité de la participation citoyenne de celles et ceux qui en sont exclu·es. La réduction des inégalités est un enjeu démocratique qui mobilise de nombreux acteurs, et ce, de plus en plus, en lien avec les enjeux climatiques et environnementaux. C’est dans ce « tissu-là » que nous agissons, avec les mouvements ouvriers constitutifs de Lire et Écrire [3].

Si notre contribution dans les espaces de débat et de mobilisation est modeste – elle consiste à appuyer une meilleure connaissance et compréhension de l’illettrisme –, notre exigence ne l’est pas : la prise en compte des personnes en situation d’illettrisme dans les processus de transformation sociale, en tant que bénéficiaires de droits et de ressources mais aussi et surtout… en tant qu’auteurs de droits et ressources « en égalité et en dignité ».

Souvent, nos discours sont dans le registre de la dénonciation, du combat, de l’argumentation, de l’exigence d’un « plus juste pour tous et toutes »… ou dans celui de l’explication – rendre compte des conditions de vie des apprenant·es, des mécanismes de relégation scolaire… –, ou encore de l’explicitation de nos modes d’action, principalement nos choix et pratiques pédagogiques. Nous donnons alors à voir et à lire « du sérieux », du « pro », de l’« engagé indigné », de la « dénonciation », de la « recommandation »… De la détresse sociale aussi.

Mais nous aimons aussi prendre d’autres chemins pour témoigner de l’alphabétisation, de son incroyable vitalité, de sa force de création et de transformation. C’est ce que nous vous proposons avec ce Journal de l’alpha consacré au lien entre apprentissage et plaisir…

Bien sûr, le plaisir est aussi une chose très sérieuse. Les contributions de Maria-Alice Médioni et de Michel Neumayer en témoignent particulièrement. Il y a des compétences professionnelles à mobiliser pour que le plaisir puisse émerger et s’exprimer.

Pas de baguette magique donc… Le plaisir, tout comme le désir, ne s’impose pas, ne se prescrit pas. Mais y porter la plus grande attention donne l’espace pour vivre des expériences concrètes et positives qui appuient les apprentissages et les processus de prise de confiance et d’émancipation individuelle et collective.

Au fil des contributions, au travers des différentes expériences et réflexions, le plaisir en alphabétisation est souvent partagé : dans le groupe en formation, au travers d’un projet commun, dans une équipe, entre apprenant·es et formateur·rice. Le plaisir de faire partie d’un collectif, de réaliser et d’apprendre, de créer, de rencontrer… Que ce soit à travers l’appropriation de connaissances scientifiques, la lecture d’albums, la pratique du jeu… ou encore dans la formation de formateurs, apprenant·es ou participant·es comme formateur·rices peuvent avoir « les yeux qui pétillent » de plaisir parce qu’ils ou elles ont acquis de nouvelles connaissances qui font sens, qu’un déclic s’est produit, qu’ils ou elles ont pu se surpasser, que le travail collectif a permis d’aboutir à un résultat auquel personne ne serait arrivé seul, que de nouvelles perspectives se sont ouvertes…

En conclusion de ce numéro, Sabine Denghien partage, dans un récit écrit à plusieurs mains, comment l’équipe de Lire et Écrire Wallonie picarde a traversé le premier confinement lié à la crise sanitaire en préservant le sens et le plaisir d’un collectif de travail.

Tout compte fait, le plaisir semble bien contagieux…

Sylvie Pinchart, directrice,
Lire et Écrire Communauté française.


[1Évaluée à 10 % de la population. Voir : Catherine Stercq, Les chiffres de l’alpha : compteur bloqué ? (édito), in Journal de l’alpha, no 185, septembre-octobre 2012, pp. 7-11.

[2En Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique, le terme d’éducation permanente ne correspond pas à la formation continuée ou encore à la formation tout au long de la vie (Lifelong learning) au sens où on l’entend le plus souvent, notamment dans les textes des politiques européennes. Il doit plutôt être appréhendé dans le sens où il est défini dans le décret Éducation permanente dont l’objet est le développement de l’action dans le champ de la vie associative visant l’analyse critique de la société, la stimulation d’initiatives démocratiques et collectives, le développement de la citoyenneté active et l’exercice des droits civils et politiques, sociaux, économiques, culturels et environnementaux dans une perspective d’émancipation individuelle et collective des publics en privilégiant la participation active des publics visés et l’expression culturelle (article 1er, § 1er du décret du 17 juillet 2003).

[3Ce sont les mouvements ouvriers, chrétiens et socialistes, qui, estimant que chaque personne possède le droit inaliénable à l’éducation et que dès lors l’alphabétisation est un droit fondamental pour tous, ont, en 1983 et avec d’autres associations, créé Lire et Écrire. Voir la charte de Lire et Écrire.