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Les oubliés du numérique : poursuite de la sensibilisation

Quelques témoignages

Pour occuper l’espace public rendu inaccessible en temps de pandémie, les apprenants de Lire et Écrire Centre Mons Borinage ont réalisé une série d’affiches, scénarisées avec l’artiste graveur-sérigraphe montois Olivier Sonck et la photographe Véronique Vercheval – originaire de La Louvière – à l’occasion de la journée internationale de l’alpha (ce 8 septembre 2020).

Ils souhaitent maintenant témoigner de leur vécu pour militer contre les injustices dont la fracture numérique.

Au fil des semaines, vous découvrirez leurs histoires reprises ci-dessous.

Michel - 63 ans - habite à Houdeng-Goegnies

Faisons connaissance

Cela fait une dizaine d’années que je suis à Lire et Écrire avec quelques interruptions. J’ai décidé de venir à Lire et Écrire car j’en avais marre de demander à d’autres personnes de lire mon courrier, de demander de l’aide. Je me suis inscrit à Lire et Écrire pour devenir autonome  : pouvoir lire mon courrier, courrier du CPAS, de la commune, le courrier des élections et être capable d’aller voter en connaissance de cause.

Depuis que je suis à Lire et Écrire, j’ai fait pas mal de choses. C’est pas parce qu’on ne sait pas lire et écrire qu’on ne sait rien faire.

J’ai joué dans trois pièces de théâtre, j’ai réalisé, avec un collectif de la FGTB, une BD dénonçant des nouvelles mesures contre les allocataires sociaux, j’ai créé une chanson rap avec mon groupe, j’ai mené des actions militantes avec un groupe de Lire et Écrire et aussi des actions de sensibilisation sur l’illettrisme, sur le droit à l’alphabétisation pour tous.

Je déteste les injustices et les inégalités, c’est pour cela que je suis dans un groupe militant de Lire et Écrire. J’aime bien agir, bouger contre les injustices sociales.
J’agis aussi pour les sans papiers, contre la chasse aux chômeurs, j’agis pour les droits de « tous les sans » (les sans papiers, les sans abris, les sans travail, les sans famille etc…)

Encore une fois, j’ai participé à l’action du 8 septembre car maintenant tout se fait sur rendez-vous, via internet : ONEM, FOREM , CPAS, mutuelle, la commune, etc. Il faut tout faire par ordinateur !
Ils n’ont pas pensé aux personnes en difficultés de lecture et d’écriture ou qui n’ont pas internet ou d’ordi ou de smartphone.

Je fais de la sensibilisation tous les jours.

Mon histoire

Voici ce qui m’est arrivé récemment :

Dans mon immeuble, je descendais pour aller chercher mon courrier. J’étais près des boîtes aux lettres et une voisine avait oublié ses lunettes et m’a demandé si je voulais bien lire son nom sur une des boîtes aux lettres.

Je lui ai dit que j’étais désolé mais que je ne pouvais pas l’aider car j’ai des difficultés en lecture et en écriture. Tout gentiment, elle m’a remercié et m’a dit que c’était pas grave et qu’elle allait demander à une autre personne.

Par la suite, je l’ai invitée à venir boire un verre à la maison pour mon anniversaire.

Il y avait la BD sur la table et je lui ai expliqué que j’avais réalisé cette BD avec le collectif de la FGTB.
Je lui ai aussi expliqué que j’avais joué dans trois pièces de théâtre avec Lire et Écrire malgré mes difficultés en lecture et en écriture.

J’ai vu un petit sourire sur son visage et elle m’a dit que c’était vraiment chouette de se battre pour ça, pour quelque chose. Elle m’a demandé comment j’avais pu faire tout ça. Je lui ai expliqué rapidement comment on travaillait à Lire et Écrire.

Avant, je n’aurais jamais dit que j’avais des difficultés en lecture et en écriture. Depuis que je suis à Lire et Écrire, je n’ai pas honte de le dire et j’ai plus confiance en moi…

Luis 51 ans, habite La Louvière, à LEE depuis 2017

Faisons connaissance

Je suis à LEE pour apprendre, pour améliorer mes capacités. J’en avais marre de rester à rien faire. Et vu ma situation, je veux dire vu que j’ai des difficultés de lecture et d’écriture, je ne trouve pas de travail . Je ne veux plus rester dans l’ombre, je veux devenir autonome, càd savoir me débrouiller tout seul, ne pas devoir compter sur les autres pour faire mes papiers.

Qui est Luis ?

Je cherche encore qui je suis. J’essaie de trouver mon chemin, de m’orienter et d’avoir un but.
Je suis comique, j’aime l’humour, j’aime raconter des blagues, faire rire et sourire. Je suis un musicien, j’ai appris à jouer de la guitare en regardant des tutos sur internet.

Ce qui est important dans ma formation à part améliorer la lecture et l’écriture, c’est apprendre à connaître mon environnement, le monde, les droits sociaux.
Ce qui est important pour moi, c’est aussi pouvoir aider les personnes qui subissent des injustices sociales, qui sont en difficultés. J’ai envie de donner de l’espoir et du courage à ceux qui sont dans les difficultés. Leur dire que même si on a des difficultés, des obstacles dans la vie, la vie est belle.

Je participe au 8 septembre, Journée Internationale de l’Alphabétisation, chaque année depuis que je suis à LEE pour montrer que LEE existe, pour que les personnes en difficultés de lecture et d’écriture puissent franchir les portes de l’association.

C’est quoi les oubliés du numérique ?

  • Plus aucun contact humain quand tu as besoin d’un service ( FOREM , CPAS, Mutuelle, administration communale, banques, médecin etc )
  • En général, les personnes qui ont des difficultés en lecture et en écriture, ont aussi des difficultés avec l’informatique, avec le numérique.
  • Certains n’ont ni ordinateur, ni smartphone, ni tablette et pas de connexion internet ; ça coûte cher surtout quand tu es sans emploi.

Dans un sens, c’est bien la technologie car en période de pandémie, par exemple, on peut se voir, se parler en visio, en plus c’est rapide. On envoie rapidement des mails, des messages … Mais la technologie est en train de remplacer l’humain, le contact humain et là c’est vraiment négatif.

Je pense que chaque citoyen devrait avoir le matériel numérique et la connexion. Et aussi, on devrait organiser des cours d’informatique pour les personnes qui n’ont pas l’habitude d’utiliser le numérique.
Je veux dire que les banques, les administrations, les mutuelles, les CPAS, le FOREM … ou l’État devraient organiser des cours d’informatique pour les gens qui sont perdus avec le numérique.

Pour moi, le contact humain est très important, je ne veux pas vivre dans un monde de robots.
C’est plus simple et plus agréable de parler avec un humain que de suivre des consignes données par un robot, un enregistreur.

Jérome, 34 ans, C’est ma 4e année à LEE

Faisons connaissance

A la base, j’étais fort dyslexique, je ne m’en sortais pas avec mes papiers et je devais toujours compter sur mon frère.
Être à lire et à écrire, ça m’a permis de suivre une formation qualifiante en soudure.
Depuis que je suis à LEE, je me sens beaucoup mieux, je me permets de faire des choses : par exemple, j’ose être interviewé par des journalistes.

Je fais partie du groupe « Agir collectivement », on se pose beaucoup de questions sur la société, sur les inégalités sociales et comment agir pour plus d’égalités sociales.
Ça me permet donc de voir plus large.

Je fais partie également du groupe "Le laboratoire culturel" : on y a créé une chanson rap sur les inégalités , on a appris à chanter, à se tenir sur scène , on s’est intéressé à la culture rap…
Vu que j’ai pas mal d’amis qui font du rap , maintenant , j’arrive à comprendre leur univers de rappeurs et me sentir plus à l’aise avec eux .
J’ai pu nourrir ma passion qui est le rap mais surtout j’ai osé .
Ce qui m’a aidé c’est la confiance du groupe qui m’a permis d’avoir plus confiance en moi.

C’est quoi les oubliés du numérique ?

Pour moi, la fracture numérique, je dirais plutôt, on n’est pas en fracture numérique quand :

  • On arrive à se connecter sur son PC
  • Quand on a le matériel : tablette, ou smartphone, ou ordi …
  • Quand on a une connexion chez soi
  • Quand on arrive à utiliser l’internet sans risque : éviter les arnaques, les virus, les fakes news …
  • Quand on arrive à sécuriser ses applications

Avec la pandémie, tout se fait via le numérique : prise de RDV, demande de documents, recevoir et envoyer des mails …

Mon message après une histoire vécue

Mon message sur mon affiche est né suite à une situation vécue dans le bus.
Sans expliquer la situation en détails, cette affiche a permis aux gens de comprendre notre situation et que ce genre de situation, ça existe, c’est du réel .

Je vais vous raconter la petite histoire :

On est monté dans le bus, mon pote Michel et moi. On arrive à l’appareil, impossible de passer la carte de Michel. Michel appelle le chauffeur lui disant qu’il a des difficultés en lecture et en écriture ; le chauffeur n’a pas bougé. Un gars s’est permis même de dire tout haut « Quand on ne sait pas lire et écrire, on ne prend pas le bus. » Perso, ça m’a gonflé, je lui ai répondu assez sec. Tout le monde nous regardait mais personne n’a bougé pour nous aider.
Je me suis alors un peu énervé et une jeune femme a pris la carte et nous a aidés.
J’ai dû être menaçant pour avoir de l’aide, ce n’est pas normal. Il y a encore beaucoup de gens qui ne savent pas qu’une personne sur 10 en Belgique a des difficultés en lecture et en écriture. C’est pour ça qu’on se retrouve dans ce genre de situation. On doit plus sensibiliser .

Aussi présent sur la page Facebook de Lire et Écrire Centre Mons Borinage.